Le symbolisme et son manifeste (1886) – une brève introduction

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Précédé par des textes écrits par Teodor de Wyzewa et René Ghil, l’ article de Jean Moréas, paru en 1886 dans la revue Le Figaro, est considéré aujourd’hui comme le manifeste du courant littéraire qui a emprunté le nom du texte, « Le symbolisme ».

Proposant des nouvelles directions que la littérature doit prendre dans ce mouvement artistique à l’aube de sa naissance, le manifeste de Jean Moréas élabore l’esthétique du symbolisme qui vise en principal l’opposition au romantisme et au Parnasse, l’attention pour l’« Idée », l’intérêt pour la métaphysique, la création d’une poésie hermétique qui est difficile à déchiffrer, et l’accent mis sur la force de la suggestion et du symboles.

La vision de Moréas sur la littérature et sur le symbolisme

En soulignant la tendance permanente de la littérature de changer toujours, de se renouveler et d’être soumise à un processus cyclique d’évolution, l’auteur de l’article « Le symbolisme » affirme le besoin absolument nécessaire de faire naître une nouvelle manifestation artistique qui doit prendre distance des formes artistiques antérieures, comme le romantisme et le Parnasse, qui ont commencé à devenir des clichés. Alors, on peut affirmer que, pour Moréas, la révolution que le symbolisme va faire dans la littérature est vue comme une chose qui est attendue et inévitable.

Comme tous les arts, la littérature évolue : évolution cyclique avec des retours strictement déterminés et qui se compliquent des diverses modifications apportées par la marche du temps et les bouleversements des milieux. Il serait superflu de faire observer que chaque nouvelle phase évolutive de l’art correspond exactement à la décrépitude sénile, à l’inéluctable fin de l’école immédiatement antérieure. []

C’est que toute manifestation d’art arrive fatalement à s’appauvrir, à s’épuiser ; alors, de copie en copie, d’imitation en imitation, ce qui fut plein de sève et de fraîcheur se dessèche et se recroqueville ; ce qui fut le neuf et le spontané devient le poncif et le lieu commun.

En ce qui concerne les figures qui ont acquis un statut important dans la littérature  du point de vue du symbolisme, Jean Moréas nomme Baudelaire, Mallarmé et Verlaine, car il les voit comme les poètes qui ont réussi à se rompre de l’ancienne esthétique littéraire et à proposer une nouvelle vision artistique. Même si l’auteur de l’article « Le Symbolisme » associe ces trois poètes avec le statut des simples précurseurs du symbolisme, on ne peut pas nier au présent que, en effet, ils sont des véritables représentants du symbolisme ainsi que Rimbaud que Jean Moréas ne nomme pas.

Charles Baudelaire doit être considéré comme le véritable précurseur du mouvement actuel ; M. Stéphane Mallarmé le lotit du sens du mystère et de l’ineffable ; M. Paul Verlaine brisa en son honneur les cruelles entraves du vers que les doigts prestigieux de M. Théodore de Banville avaient assoupli auparavant. 

La doctrine du symbolisme

À travers son article qui propose une nouvelle forme d’art littéraire, Jean Moréas donne une image forte du credo artistique du symbolisme. Ce texte programmatique montre le fait que le nouvel mouvement littéraire a à son cœur des ambitions même philosophiques, car le symbolisme s’annonce être très idéaliste. Pour Moréas, il est important que cette nouvelle forme d’art offre une importance majeure à l’Idée (écrite avec majuscule), car elle représente le seul moyen pour rendre visible, d’une manière littéraire, ce qui est métaphysique et sensible.

 [] tous les phénomènes concrets ne sauraient se manifester eux-mêmes ; ce sont là des apparences sensibles destinées à représenter leurs affinités ésotériques avec des Idées primordiales. 

Cette forme d’idéalisme qui a été adoptée par le symbolisme renvoie aussi à un autre principe de ce mouvement, c’est-à-dire « l’originalité à tout prix ». En ce sens, Moréas invoque le fait que le style symboliste doit se rapprocher à l’obscurité, lexicale et syntaxique, qui rend les poèmes plus hermétiques pour que le lecteur puisse lui-même trouver le sens poétique sans recevoir un aide extérieur.

[] il faut au Symbolisme un style archétype complexe : d’impollués vocables, la période qui s’arc-boute alternant avec la période aux défaillances ondulées, les pléonasmes significatifs, les mystérieuses ellipses, l’anacoluthe en suspens, tout trope hardi et multiforme… 

Alors, on peut dire que la poésie typique pour le symbolisme devient, en fait, une poésie intellectuelle écrite en premier lieu pour soi-même, c’est une forme de « l’art pour l’art » qui n’est pas adressée à quelqu’un et qui attend un effort intellectuel pour être déchiffrée et entendue. Pour la poésie hermétique, on peut donner comme exemple les poèmes de Mallarmé, celui qui a proposé en fait les concepts de « l’art pour l’art » et de « l’art pur ».

Vous pouvez lire le texte du manifeste ici!

Un des poèmes hermétiques de Mallarmé :

Ses purs ongles très-haut … 

Ses purs ongles très-haut dédiant leur onyx,

L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,

Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix

Que ne recueille pas de cinéraire amphore

 

Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,

Aboli bibelot d’inanité sonore,

(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx

Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)

 

Mais proche la croisée au nord vacante, un or

Agonise selon peut-être le décor

Des licornes ruant du feu contre une nixe,

 

Elle, défunte nue en le miroir, encor

Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe

De scintillations sitôt le septuor.

Quelques thèmes adoptés par les poètes symbolistes

En ce qui concerne les thèmes artistiques sur lesquels se penche le symbolisme après l’apparition du texte de Moréas, on peut nommer en premier lieu les thèmes de la mort, de la mélancolie, de la maladie spirituelle et physique, de la solitude, de la dissolution, du mal, et du spleen (chez Baudelaire). Ainsi, on peut dire que la plupart des poèmes symbolistes sont dominés par une atmosphère d’angoisse existentielle.

En ce qui concerne le spleen baudelairien, il est ressenti comme une forme de désespoir dont on ne connaît pas les causes et il met en évidence le poète qui est toujours soumis à l’ennui, à cause de son impuissance de trouver la beauté dans le monde. Cet état d’esprit prend une valence métaphysique car il montre en effet que l’existence de l’artiste est dépourvue de tout bonheur, toute curiosité et tout intérêt pour le monde extérieur.

Un des poèmes de Baudelaire :

Spleen III

Je suis comme le roi d’un pays pluvieux,

Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,

Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,

S’ennuie avec ses chiens comme avec d’autres bêtes.

Rien ne peut l’égayer, ni gibier, ni faucon,

Ni son peuple mourant en face du balcon.

Du bouffon favori la grotesque ballade

Ne distrait plus le front de ce cruel malade ;

Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,

Et les dames d’atour, pour qui tout prince est beau,

Ne savent plus trouver d’impudique toilette

Pour tirer un souris de ce jeune squelette.

Le savant qui lui fait de l’or n’a jamais pu

De son être extirper l’élément corrompu,

Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,

Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,

II n’a su réchauffer ce cadavre hébété

Où coule au lieu de sang l’eau verte du Léthé.

Pour l’être poétique, l’ennui est matérialisé dans ce poème dans l’imagé d’un état d’esprit presque toxique qui englobe le manque de vivacité. De même, c’est l’état du dégoût existentiel causé par le fait que le poète, portraitisé comme un roi, ne peut pas trouver aucune splendeur dans une société inférieure, où il y a des « chiens » et des « bêtes ».

En plus, une autre image avec laquelle on associe l’ennui est celle d’un animal sauvage qui tourmente violemment l’âme du poète. Sous l’effet de cet état d’esprit, le monde où le poète vit devient un espace tendu, plein de mélancolie et qui n’offre pas la possibilité du secours. Alors, on peut dire que l’être poétique est toujours hanté par l’angoisse de son existence.

Ainsi que pour Baudelaire, pour Verlaine aussi la vie est enveloppée dans un ennui continu, où toutes les choses qui composent le monde sont pour lui sans importance.

Un des poèmes de Verlaine :

L’Angoisse

Nature, rien de toi ne m’émeut, ni les champs

   Nourriciers, ni l’écho vermeil des pastorales

   Siciliennes, ni les pompes aurorales,

   Ni la solennité dolente des couchants.

 

   Je ris de l’Art, je ris de l’Homme aussi, des chants,

   Des vers, des temples grecs et des tours en spirales

   Qu’étirent dans le ciel vide les cathédrales,

   Et je vois du même œil les bons et les méchants.

 

   Je ne crois pas en Dieu, j’abjure et je renie

   Toute pensée, et quant à la vieille ironie,

   L’Amour, je voudrais bien qu’on ne m’en parlât plus.

 

   Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille

   Au brick perdu jouet du flux et du reflux,

   Mon âme pour d’affreux naufrages appareille.

On peut remarquer le fait que les mots « Art » et « Homme » sont écrits avec une majuscule, ce qui indique qu’on élargi leurs sens et on renvoie à l’art et l’humanité entières. Toutefois, à cause du verbe « rire », on peut affirmer que, pour l’être poétique, ces concepts n’ont aucune valeur. Ainsi, on peut affirmer que le poète est incapable d’apprécier les domaines artistiques (« chants », « vers ») ou les œuvres des hommes (« temples grecs », « tours en spirales »), parce qu’ils ne suscitent pas aucun intérêt.

De même, un autre thème qui attire beaucoup d’intérêt est celui de la synthèse des arts, car les poètes essaient toujours de trouver une modalité à travers laquelle ils peuvent faire des liaisons entre plusieurs domaines artistiques comme la littérature, la peinture ou la musique. En ce sens on peut donner comme exemple le poème Voyelles de Rimbaud où le poète fait un mélange parfait entre le plan visuel chromatique et le plan auditif.

Le poème de Rimbaud :

Voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,

Je dirai quelque jour vos naissances latentes :

A, noir corset velu des mouches éclatantes

Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

 

Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,

Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;

I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles

Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

 

U, cycles, vibrements divins des mers virides,

Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides

Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

 

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,

Silences traversés des Mondes et des Anges :

— O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

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Sources :

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